Phoebe Philo a fondé sa maison au bon moment. La presse a appelé ça un retour.
La troisième année de Phoebe Philo au-delà de 40 millions de dollars est lue comme un retour dans la presse spécialisée. L'économie de l'âge des fondateurs suggère qu'elle a démarré au bon moment.
Sir John Crabstone
Phoebe Philo a lancé sa marque éponyme à cinquante ans. Au cours de sa troisième année, les ventes ont triplé pour dépasser les 40 millions de dollars. La presse spécialisée y voit un retour : une créatrice que le luxe avait maintenue en attente et qu’on laisse enfin libre de faire son propre travail. Cette lecture est erronée. Philo n’est pas revenue en retard ; elle a commencé au bon moment.
Le mythe de la jeunesse dans la mode est avant tout un artefact marketing. Il sert les magazines, qui ont besoin d’un visage de l’âge de leur lectorat de couverture. Les conglomérats s’en servent pour maintenir les directeurs artistiques bon marché et remplaçables. Ce n’est pas ainsi que se construisent les marques indépendantes durables.
Vera Wang a ouvert sa maison nuptiale à 40 ans parce qu’elle n’avait pas trouvé de robe à son goût pour son propre mariage. Carolina Herrera a présenté sa première collection à 42 ans. Tom Ford, qui a lancé sa marque éponyme au milieu de la quarantaine, confirme l’arithmétique. Lorsque Diane von Furstenberg a orchestré le retour de sa robe portefeuille, elle avait 50 ans, et personne n’a parlé de comeback. Ce schéma est suffisamment constant pour constituer la règle plutôt que l’exception.
Les économistes ont observé la même chose en dehors de la mode. Pierre Azoulay et ses coauteurs ont montré que l’âge moyen des fondateurs des 0,1 % de startups américaines à la croissance la plus rapide est de 45 ans. Ce même résultat se vérifie dans tous les secteurs de haute technologie et dans les écosystèmes entrepreneuriaux. Le fondateur de quarante-cinq ans se situe au sommet de la distribution, pas en bout de course dans le folklore des investisseurs.
Ce que le démarrage tardif procure, ce n’est pas la sagesse. C’est une distance non méritée vis-à-vis de ses propres goûts. Une fondatrice de vingt-huit ans est encore instruite par ses propres appétits ; elle fera de la marque une garde-robe de ce qu’elle porterait elle-même. Une fondatrice de quarante-cinq ans a vu les modes tourner et appris quelles préférences n’étaient que le reflet de son âge. La clarté de Philo à cinquante ans est plus difficile à atteindre que sa clarté chez Céline une décennie plus tôt ; elle sait ce qu’elle ne veut pas.
L’argument structurel est plus simple encore. Une marque indépendante a besoin d’un carnet d’adresses qu’aucune personne de vingt-cinq ans n’a eu le temps de constituer. Les manufactures rappellent Wang en premier. Les acheteurs accordaient à Herrera quinze minutes parce que Vreeland lui en avait déjà accordé deux heures. Les relations ne sont pas un cru que l’on peut faire mûrir en un an.
La jeunesse dans la mode est une décision de casting ; la résilience est un bilan comptable.
L’argument classique en sens inverse : McQueen, Lacroix, l’assistant devenu star jeune. Ils existent. Ce sont aussi des cas atypiques, et les cas atypiques n’invalident pas un taux de base. La plupart d’entre eux ont eu besoin d’un subventionnement massif de la part d’un conglomérat pour survivre à leur propre jeunesse ; Lacroix en est l’exemple le plus visible. La fondatrice de plus de quarante ans construit une entreprise qui n’a pas besoin d’un Pinault.
Ce que la presse appelle le retour de Philo est le dernier refus poli de l’industrie d’admettre qu’elle est la règle. La prochaine décennie de marques indépendantes ne sera pas fondée par des femmes de vingt-cinq ans avec des TikToks. Elle le sera par celles qui dirigent aujourd’hui des studios créatifs au sein des conglomérats, et qui pressentent, à juste titre, qu’elles sont sur le point d’être remplacées par quelqu’un de moins cher. Les 40 millions de dollars de Philo leur disent qu’elles peuvent partir.