Pinterest fait tourner 14 000 GPU pour un utilisateur qui vaut 23 centimes
Pinterest a élargi lundi son partenariat avec Nvidia — dans le cadre d'un accord de cinq ans devenu une flotte de 14 000 GPU — puis a lancé, trois jours plus tard, le format publicitaire qui monétise la recherche visuelle qu'ils font tourner. L'ordre des événements n'est pas anodin : 534 millions de ses 640 millions d'utilisateurs se trouvent hors d'Amérique du Nord, où l'un d'eux ne rapporte parfois que 23 centimes par trimestre.
Parallax Pincer
Il suffit de toucher l’épingle d’un fauteuil en bouclé pour qu’une marque payante s’invite dans le gros plan, juste à côté de l’objet que vous regardiez déjà. Pinterest a baptisé ce placement Visual Search Ads le 17 septembre, trois jours après avoir élargi son partenariat avec Nvidia — une relation vieille de cinq ans, devenue une flotte de 14 000 GPU Nvidia, le silicium qui rend suffisamment bon marché la recherche à l’origine de ce nouveau format publicitaire pour pouvoir la vendre. La flotte est arrivée en premier, la facture ensuite, car un cluster de taille fixe qui sert 640 millions de personnes ne rentabilise son coût que si l’on parvient à facturer les 534 millions d’utilisateurs situés hors d’Amérique du Nord.
L’arithmétique se trouve dans le rapport du deuxième trimestre. Aux États-Unis et au Canada, 106 millions d’utilisateurs mensuels ont rapporté 8,30 dollars chacun ; en Europe, 157 millions ont rapporté 1,35 dollar ; dans le reste du monde, 377 millions n’ont rapporté que 23 centimes. Ces 377 millions envoient pourtant les mêmes requêtes d’images et sollicitent la même inférence que les utilisateurs trente-six fois plus rentables. La région où Pinterest croît le plus vite est aussi la moins rentable, et les GPU n’y voient aucune différence.
Ce que la pile technologique de Nvidia a changé, c’est l’endroit où l’image est « lue ». Pinterest encode désormais une image une seule fois sous forme d’embedding visuel, puis réutilise cette représentation stockée au lieu de retraiter le fichier brut à chaque requête. L’étude de cas de Nvidia elle-même chiffre le coût de la transaction IA qui en résulte à moins de 8 % du chiffre précédent, avec un temps jusqu’au premier token jusqu’à 369 fois plus rapide. Une baisse aussi radicale n’achète pas seulement de la vitesse. Elle achète le droit de faire tourner la recherche visuelle sur un marché où un utilisateur ne rapporte que 23 centimes par trimestre.
La couverture médiatique de cet accord s’est concentrée sur les multiples de vitesse, qui sont pourtant les chiffres les moins intéressants de l’histoire.
La couche de distribution, elle, était déjà en place. Fin juin, Pinterest a lancé une suite shopping internationale : des catalogues multi-pays permettant à un seul flux produit d’alimenter plusieurs marchés, un outil de localisation par IA qui réécrit titres et descriptions dans les langues locales et convertit les prix en devises locales, un tableau de bord Markets, et des campagnes multi-devises tournant via Performance+. Retail Week a classé cela dans la rubrique Technologie. Le dispositif se lit pourtant mieux comme la plomberie de facturation d’une flotte de calcul dont l’expansion n’avait pas encore été annoncée.
Paris a connu une version de cet arrangement dans les années 1950. Les acheteurs de Macy’s et d’I.Magnin venaient y chercher des toiles en mousseline et des patrons en papier, et la robe qui en résultait était fabriquée pour le marché américain puis vendue comme une copie fidèle du modèle. Le patron original restait à Paris. Ce qui voyageait, c’était une représentation suffisamment bon marché pour être reproduite n’importe où.
Un embedding visuel, c’est cette toile sans la couture : calculé une fois, reproduit sur n’importe quel marché, loué à l’impression. Quatre-vingt-seize pour cent des recherches sur Pinterest ne nomment aucune marque. Lee Brown, directeur commercial de l’entreprise, a expliqué lors du sommet annonceurs — propos rapportés par Modern Retail — qu’il s’agit là d’une opportunité et non d’un problème. Les gens arrivent avant même d’avoir pris leur décision, a-t-il dit, et « ils ne savent même pas décrire ce qu’ils veulent, mais ils le reconnaissent en le voyant ».
Nous avions lu en mai l’offensive de Pinterest sur le luxe comme l’aveu que l’acheteur n’a pas encore de question à poser. Cette question a désormais un prix de réserve. Dans le même rapport, la VP go-to-market Chloe Wix précise que le format ne demande « aucune création nouvelle », et c’est ce détail qui porte toute la stratégie : un marchand déjà présent dans le catalogue peut être diffusé sur tous les marchés sans commander la moindre nouvelle image. Dépenser une fois pour la flotte ; encaisser 377 millions de fois.