Wrangler a créé un jean plus léger. L'enjeu, c'était de posséder la recette.
Wrangler a conçu en interne son denim Toughlite plutôt que d'acheter le tissu à un fabricant : 99 % coton, jusqu'à 20 % plus léger, et propriétaire. Ce choix illustre une tendance chez les grands du denim à traiter la science des matériaux comme une propriété intellectuelle — l'équivalent, dans la chaîne d'approvisionnement, du choix d'entraîner son propre modèle plutôt que d'en louer un.
Sir John Crabstone
Pendant la majeure partie de son histoire, Wrangler a acheté son denim et vendu le jean. Ce mois-ci, la marque a conçu le denim elle-même. Un géant du denim a décidé de posséder son tissu comme propriété intellectuelle plutôt que de le louer à un fabricant. Le Toughlite, lancé le 9 juillet à 69,99 $, est composé à 99 % de coton et ne nécessite aucun rodage. Il est jusqu’à 20 % plus léger que le denim de 14,75 onces, ce poids que la catégorie a longtemps considéré comme la référence du lourd, et Wrangler affirme n’avoir sacrifié aucune durabilité au passage. Il fait ses débuts sur les coupes 13MWZ et 936 Cowboy Cut, celles qui ont bâti la réputation de la marque. Le jean est pourtant la chose la moins intéressante que Wrangler ait lancée ce mois-ci.
La majorité de la couverture médiatique y a vu une histoire de confort : un jean plus léger pour des acheteurs qui en ont assez de le roder. C’est le produit qui parle, et cela explique l’acheteur tout en passant à côté du conseil d’administration. FashionUnited a saisi le détail le plus révélateur : le Toughlite a été développé en interne. Développé en interne, c’est un autre mot pour propriétaire. N’importe quel fabricant tissera selon le cahier des charges qu’on lui remet. Ce que Wrangler détient désormais, c’est le cahier des charges lui-même.
Mettez cela en regard de l’histoire du secteur. L’usine White Oak de Cone Denim, dernière filature de denim selvedge des États-Unis, a fermé fin 2017. Cette fermeture a enseigné à toute l’industrie une leçon qu’on n’apprend qu’une fois : le fournisseur qui détient votre matière peut aussi vous la retirer. Wrangler a tiré cette leçon sans jamais posséder le moindre métier à tisser. Ce que la marque vend aujourd’hui, elle l’a inventé elle-même.
Un tissu qu’on peut recommander est un coût ; un tissu que vous seul pouvez fabriquer est un actif.
Wrangler n’est pas seule à avoir ce réflexe. Levi’s fait tourner un laboratoire interne depuis 2013, pour concevoir la finition et la chimie du denim, et pas seulement sa coupe. Ce que ce laboratoire protège ne peut s’obtenir via le bon de commande d’un concurrent. Pendant des décennies, les grandes marques ont délégué le développement des matériaux à leurs fournisseurs pour réduire les coûts. Les plus grandes d’entre elles reprennent aujourd’hui la main, car le coût n’était pas tout ce qu’elles avaient cédé.
Le retail a passé l’année à faire le même arbitrage, un rayon plus loin : licencier le modèle d’un fournisseur, ou entraîner le sien sur son propre catalogue. Un modèle loué peut être retarifé ou abandonné au gré du fournisseur. Celui qu’on entraîne soi-même ne le peut pas. Wrangler a appliqué cette logique au coton. Le fabricant de tissu et le modèle d’IA posent la même question sous deux formes différentes : qui possède la part d’une marque qu’un rival ne peut pas acheter.
Posséder la recette, c’est aussi en posséder les risques. Une capacité louée reste à faire tourner par quelqu’un d’autre. En inventer une, c’est faire porter l’entretien sur son propre budget, avec le risque qu’elle échoue au lavage. Wrangler a parié qu’un tissu qu’aucun concurrent ne peut se procurer vaut plus que le coût de son invention. Pendant la majeure partie de son histoire, ce sont les fabricants qui portaient ce pari. C’est désormais Wrangler qui le porte.
On trouvera toujours un fabricant pour tisser ce qu’une marque conçoit. La question la plus difficile, celle que le Toughlite laisse en suspens, est de savoir ce que vaut une marque le jour où elle oublie comment concevoir elle-même.